Le philosophe John DEWEY a écrit des phrases fortes sur la démocratie. « Les lois garantissant les libertés civiles telles la liberté de conscience, la liberté d’expression ou la liberté de réunion ne sont guère utiles si, dans la vie courante, la liberté de communiquer, la circulation des idées, des faits, des expériences sont étouffées par le soupçon mutuel, par l’injure, par la peur et la haine. Ces choses détruisent la condition essentielle du mode de vie démocratique avec encore plus de sûreté que la coercition pure. » (1)
Des faits viennent régulièrement illustrer, malheureusement, le bien-fondé de la dénonciation des atteintes portées à la démocratie. Comme ce nouvel exemple de déni à la liberté de réunion dans la commune de Savigny-sur-Orge (Essonne), ce 10 février 2014. Cette affaire n’est pas anodine. C’est pourquoi, pour en suivre les différentes étapes, nous allons en « faire un film » dont le philosophe John DEWEY est l’inspirateur. Vous en trouverez ci-dessous le synopsis.
Pierre GUYARD, « Annulé »
Tract sur la réunion publique du 10 février 2014 (2)
LA LIBERTÉ DE RÉUNION N’EST PAS ASSURÉE A SAVIGNY-SUR-ORGE
(Le film)
Scénario à partir d’une idée originale du philosophe John DEWEY
Principaux personnages :
• Première séquence. La demande de prêt d’une salle communale
Au début du mois de janvier 2014, Pierre GUYARD adresse à Laurence SPICHER-BERNIER, maire (UDI) de Savigny-sur-Orge, une demande de prêt de salle municipale pour y tenir des réunions électorales, notamment dans la semaine n° 7 (du lundi 10 au samedi 16 février). Le premier tour a lieu dans la semaine n° 12 (le dimanche 23 mars), soit cinq semaines plus tard. D’autres candidats disposent de salles de réunion à l’année (Jean ESTIVILL) ou, ponctuellement, de façon régulière (David FABRE).
Il est évident que tout refus opposé à Pierre GUYARD, et à sa liste, constitue une atteinte portée au principe d’égalité dont jouit l’ensemble des candidats.
• Deuxième séquence. Le refus de prêt de salle communale
Aucune salle n’est accordée par Laurence SPICHER-BERNIER à Pierre GUYARD dans la semaine n° 12.
• Troisième séquence. Location d’une salle privée
Pierre GUYARD loue la salle du café Les deux drapeaux (2 avenue de Fromenteau, 91600 SAVIGNY-SUR-ORGE) pour y tenir une réunion sur la santé le lundi 10 février 2014, à 20 heures 30.
• Quatrième séquence. L’annonce de la réunion publique
Pierre GUYARD annonce, par un tract, sa réunion publique. Un médecin d’un centre de santé du 94, Fabien COHEN, est invité.
Pierre GUYARD
Tract sur la réunion publique sur la santé
10 février 2014, p.1 (3)
Pierre GUYARD
Tract sur la réunion publique sur la santé
10 février 2014, p.2 (3)
La réunion est annoncée sur le site de campagne « http://www.guyard2014.fr ».
• Cinquième séquence. Pressions de la mairie sur la propriétaire de la salle
La mairie fait pression sur la propriétaire du café afin qu’elle revienne sur le prêt de sa salle. Le jour même de la réunion, le lundi 10 février en fin de matinée, la Savinienne fait savoir qu’elle annule la location de la salle pour le soir à 20 heures 30.
• Sixième séquence. Deuxième tract
Pierre GUYARD édite le jour même, 10 février 2014, un tract intitulé « Annulé » dont le texte est le suivant :
Pierre GUYARD, candidat aux élections municipales
privé de salle pour tenir sa réunion publique le 10 février 2014
• Septième séquence. Le soir du lundi 10 février 2014 (scènes de nuit)
20 heures. Le café est fermé. Sur le jardin public faisant face aux Deux drapeaux, au carrefour de la rue de Champagne et de l’avenue de Fromenteau, le candidat Pierre GUYARD et les citoyens privés de salle se rassemblent autour d’une table de camping. Ils partagent café et gâteaux.
20 heures 45. Un véhicule arrive de l’avenue de Fromenteau. Il s’arrête à hauteur de cet attroupement inhabituel. A bord, Éric MEHLHORN, conseiller général UMP, ancien adjoint au maire, conseiller municipal. Le candidat Pierre GUYARD le renseigne sur les pressions exercées sur la propriétaire du café.
21 heures. Un véhicule de la police nationale s’arrête. Trois agents descendent. Ils s’enquièrent du motif de l’attroupement. Pierre GUYARD les informe. Les policiers rendent compte aux autorités.
• Huitième séquence. La dispersion (scène de nuit)
21 heures 15. Pierre GUYARD, ses colistiers, les conseillers municipaux de la minorité, les citoyens qui se sont déplacés quittent le square.
La réunion n’a pas pu avoir lieu. La démocratie a été bafouée.
• Neuvième séquence. Pierre GUYARD dénonce « Savigny-sur-Orge, un far west » (4)
On lira son texte « FACE AU DÉNI DE DÉMOCRATIE : ENSEMBLE RÉSISTONS !», ci-dessous, en «Document n°2».
• CLAP DE FIN
DOCUMENT n°1
DOCUMENT n°2
1. DEWEY John, « La démocratie créatrice. La tâche qui nous attend », Horizons philosophiques, vol. 5, n° 2,1997. Traduction de Sylvie Chaput.
DEWEY John, « Creative Democracy. The Task before Us » in Later Works (1925-1953) (vol. 14), édité par Jo Ann Boydston, Southern Illinois University Press, Carbondale, 1977. Le texte original est reproduit dans l’article « Les actes qui trahissent la vie démocratique (John Dewey) », http://www.savigny-avenir.info, 31 mars 2013. http://www.savigny-avenir.fr/2013/03/31/les-actes-qui-trahissent-la-vie-democratique-john-dewey/
2. GUYARD Pierre, « Annulé », Réunion publique sur la santé, lundi 10 février 2014, 1 p.
3. GUYARD Pierre, Réunion publique sur la santé, lundi 10 février 2014, 2 p.
4. GUYARD Pierre, « Face au deni de démocratie : ensemble résistons ! », http://www.guyard2014.fr, 11 février 2014.
En langage familier, un far west est une zone de non droit, une zone où règne la loi du plus fort.
Mention du présent article http ://www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819 Dépôt légal du numérique, BNF 2014
« Expression libre : La tribune du groupe « Imagine Savigny » n’est pas arrivée à la rédaction ». Telle est la phrase qui figure au milieu de la page 30 du dernier numéro de janvier-février 2013 de « Vivre à Savigny-sur-Orge, Magazine municipal », dénomination du bulletin de la commune. (1)
Tribunes de la page 30 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Cette page – comme la totalité des pages de ce numéro du bulletin municipal – a été accessible en ligne sur le site officiel de la mairie www.savigny.org au cours du week-end du samedi 5 janvier/dimanche 6 janvier 2013. Il était encore consultable le matin du lundi 7 janvier. Il a été retiré dans la matinée. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Les membres de Mieux Aborder L’Avenir (MALA) ont interrogé Bernard MÉRIGOT.
KREMLINOLOGUE OU SAVIGNOLOGUE ?
Question. Les pages de ce bulletin municipal mis en ligne en ligne sur le site officiel de la mairie, puis retirées aussitôt, constituent un fait singulier. Qu’a-t-il bien pu se passer ?
Bernard MÉRIGOT. Il existe une discipline, la « kremlinologie », qui désigne l’étude de la politique soviétique, et en particulier celle des luttes pour le pouvoir à l’intérieur des instances dirigeantes. Elle s’intéresse au comportement, aux discours et à la stratégie des leaders du Kremlin. Il n’est pas nécessaire d’être « savignologue » pour constater un nouveau coup d’accélérateur/frein, un nouveau coup de volant droite/gauche, un nouveau changement de vitesse marche avant/marche arrière au sein de la mairie de Savigny-sur-Orge.
Il faut savoir qu’à Savigny-sur-Orge, la publication du bulletin municipal relève du « secret défense municipal ». C’est l’une des activités parmi les plus contrôlées par le maire. Mais trop de contrôle tue le contrôle. La mairie devient une passoire. Les informations fuient, et des textes « secret défense municipal » sont mis en ligne et deviennent accessibles à tout le monde !
UN BULLETIN MUNICIPAL CACHÉ
Laurence SPICHER-BERNIER réservait la primeur de ce bulletin pour le spectacle de ses vœux qu’elle organise, pour la plus grande gloire de la majorité municipale, le samedi 12 janvier 2013 à 19 heures, au COSOM. Depuis 2010, l’entrée est réservée aux personnes titulaires d’un carton nominatif… Ainsi, les 39 conseillers municipaux ne sont pas invités ! Il y a les « bons » conseillers municipaux qui sont invités, et les « mauvais » conseillers municipaux qui ne sont pas invités. Pour ma part, actuellement conseiller municipal (et maire-adjoint honoraire, après vingt-six années de mandat continu), aucun carton d’invitation ne m’a été adressé !
Patatras ! Avec le contenu du bulletin dévoilé de façon intempestive sur Internet le 5 janvier, toute la construction s’ écroule. Bonjour la surprise ! Alors, dans la panique, on retire tout du site.
LE BLANC DES ANNÉES NOIRES
Question. Et que pensez-vous de ce « blanc », sur une demi-page, avec la mention « La tribune du groupe n’est pas arrivée à la rédaction » ?
Bernard MÉRIGOT. Cela rappelle des périodes sombres que certains ont pu connaître, ou connaissent aujourd’hui. Il est toujours choquant, à la place des lettres, des mots et des idées, de voir une absence de lettre, une absence de mot, une absence d’idée. 160 cm2 de blanc ! C’est comme si une lessive politique avait lavée le pluralisme démocratique multicolore : il ne reste que le papier blanc. Il est étonnant de voir un service de communication d’une ville de 37 000 habitants, participer au blanchiment des pensées minoritaires.
L’affirmation selon laquelle le texte n’aurait pas été remis est fausse. Je me suis entretenu avec mes collègues conseillers municipaux Jean-Claude LÉOST et Jean-Marc DEFRÉMONT : ils ont transmis leur contribution en temps et en heure par mail.
LA VALEUR DÉMOCRATIQUE EST INÉGALITAIRE
Question. Comment est organisée l’expression des minorités dans les publications municipales ?
Bernard MÉRIGOT. La loi dite « Démocratie de proximité » du 27 février 2002 a organisé, au bénéfice des élus d’opposition, un droit d’expression dans les supports d’information des collectivités territoriales et des EPCI. L’article L.2121-27-1 du CGCT dispose que : « dans les communes de 3500 habitants et plus, lorsque la commune diffuse, sous quelque forme que ce soit, un bulletin d’information générale sur les réalisations et la gestion du conseil municipal, un espace est réservé à l’expression des conseillers n’appartenant pas à la majorité municipale. »
Tribune de la page 30 : 19 élus = 268 cm2 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
La lecture des pages 30 et 31 du bulletin municipal de janvier-février 2013 de la commune de Savigny-sur-Orge (qui comprend 39 conseillers municipaux), permet de faire les constatations suivantes sur le rapport entre le nombre d’élus et la surface de tribune qui leur est accordée :
Je vous laisse faire le calcul de la valeur démocratique du centimètre carré de tribune de bulletin municipal.
LA DÉMOCRATIE EST FRAGILE
Question. Le groupe « Imagine Savigny » comprend des membres du parti socialiste. Vous n’êtes pas socialiste. Certains vont se demander pourquoi vous les défendez.
Bernard MÉRIGOT. Je ne défends pas ici un groupe politique. Je défends les principes de la démocratie. La loi établit le principe de l’expression des minorités municipales (Code général des collectivités locales). L’idée que la loi est bafouée est intolérable : cela insupporte tous les démocrates. Pourquoi ? Parce que la démocratie est fragile. C’est comme une rangée de dominos : si on n’empêche pas le premier domino de tomber, tous les autres tombent. Lorsqu’une liberté tombe, d’autres libertés tombent à leur tour.
LA LIBERTÉ D’EXPRESSION
EST LA CONDITION DE LA DÉMOCRATIE
Question. Cet acte n’est pas anodin ?
Bernard MÉRIGOT. Non, car il est en opposition avec deux principes fondateurs de notre démocratie : la libre communication des pensées et des opinions et la liberté d’expression et de communication. Ils ont été formulés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et sont constamment réaffirmés par le Conseil constitutionnel.
« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». (2)
« La liberté d’expression et de communication est d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ». (3)
RÉFÉRENCES
1. COMMUNE DE SAVIGNY-SUR-ORGE, Vivre à Savigny-sur-Orge, Magazine municipal, janvier-février 2013, 32 p.
La totalité des pages du magazine a été mise en ligne sur le site officiel de la mairie www.savigny.org. Il était librement consultable le week-end des samedi 5 et dimanche 6 janvier 2013. Il a été retiré dans la matinée du lundi 7 janvier 2012.
2. Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, Article 11.
3. CONSEIL CONSTITUTIONNEL, Question prioritaire de constitutionnalité sur les droits et les libertés (exceptio veritatis), Décision du 20 mai 2011, Journal officiel, 20 mai 2011, p.8890.
Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info/ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2013
Le terrorisme de la pensée – ce que l’on nomme le « terrorisme intellectuel » – s’applique à empêcher l’expression de tout ce qui n’entre pas dans la grille argumentaire d’une idéologie officielle. Il s’emploie alors à dénoncer toute « pensée autre » comme relevant de l’imposture ou de la perversion. Michel de Montaigne a parlé de « tyrannie parlière », et Ernest Renan de « tyrannie spirituelle ».
LE FAUX LÉGALISME DU TERRORISME
D’autres procédés de terrorisme, qui ont pour but d’interdire l’expression, y sont associés :
Pour un pouvoir en place, le terrorisme politique n’est pas une fin en soi, mais un moyen de promouvoir et de favoriser ses propres idées, et donc sa propre personne, en tant qu’elle seule incarne les valeurs et les décisions légitimes.
Le terrorisme intellectuel en politique connaît un terrain de prédilection : lors de la conquête du pouvoir.
Le terrorisme intellectuel est lié à la question générale de la liberté d’expression. Le paradoxe veut que, pour un pouvoir en place, la liberté d’expression lui permette d’user facilement de procédés intellectuellement douteux… mais d’une façon légalement irréprochable !
LES PROCÉDÉS DU TERRORISME
Les procédés de terrorisme intellectuel ne connaissent pas de limite, ils sont la forme extrême de la manipulation. On peut citer :
LE PÉCHÉ PERMANENT DES POUVOIRS EN PLACE
La politique est le domaine privilégié du terrorisme intellectuel. Mais son usage se retourne forcément, à un moment ou à un autre, contre le camp de celui qui le pratique. Parce que, en interdisant toute question contraire à l’ordre institué, en proscrivant les thèmes novateurs, en refusant toute proposition ou suggestion… le pouvoir en place se rend incapable de réfléchir à toute idée alternative. Il se ferme à toute ouverture vers la nouveauté, et donc, demeure sourd et aveugle aux évolutions de la société et de ses aspirations.
Mais alors, qu’est-ce qui peut permettre de rendre durable un pouvoir en place ? La pratique d’une démocratie citoyenne, communicante, débattante, participative, à la recherche du consensus social.
RÉFÉRENCE
SEVILLIA Jean, Le Terrorisme intellectuel de 1945 à nos jours, Perrin, 2000.
Le jeudi 28 mars 2002, à 1 heure 15 du matin, la séance du Conseil municipal de Nanterre (Hauts-de-Seine) s’achève. Le budget de la commune vient d’être voté. Un individu y a assisté dans les rangs du public, Richard DURN, 33 ans. Il se lève. Il est armé et tire à 40 coups reprises sur les membres du Conseil municipal. Il tue huit conseillers municipaux et maires-adjoints. Il en blesse grièvement huit autres.
Il est maîtrisé et arrêté par la police qui le trouve en possession de trois armes : deux pistolets Glock 9 mm, un chargeur de 15 cartouches, un pistolet Smith et Wesson 357 Magnum 9 mm, un chargeur de 6 cartouches. On retrouve sur lui 6 chargeurs de 15 cartouches, soit 90 cartouches.
Le même jour, alors qu’il est interrogé dans les locaux de la Police judiciaire, quai des Orfèvres à Paris, il est retrouvé mort dans la cour. Resté seul dans un bureau situé au deuxième étage, il aurait sauté par la fenêtre… (1)
LA DÉMOCRATIE EST-ELLE
UNE ACTIVITÉ A RISQUE ?
Question. À la fin du conseil municipal de Nanterre, un spectateur a tiré méthodiquement sur les élus : 8 morts et 8 blessés graves. En tant qu’élu, quelle est votre réaction après cette tragédie de Nanterre du mercredi 27 mars 2002 et le suicide du meurtrier Richard DURN ?
Bernard MÉRIGOT. Je suis maire-adjoint de Savigny-sur-Orge depuis 1983 et, à ce titre, j’ai participé, depuis dix-neuf ans, à un total d’un peu plus de 150 réunions du Conseil municipal. Sans compter les conseils syndicaux des syndicats intercommunaux où je siège en tant que vice-président. Certaines séances ont pu être animées. Mais au cours de ces dix-neuf années, je ne me suis jamais senti en danger au cours de ces réunions qui sont toutes publiques.
Quel mot employer pour qualifier un cet acte ?
Acte impensable. Lorsque l’on entend une telle information, on a du mal à réaliser ce qui s’est passé, à se représenter la scène. Comment un élu peut-il imaginer qu’un univers habituel, familier, tranquille, peut se transformer en scène d’horreur ?
Acte inimaginable. Hélas un tel acte n’est pas inimaginable. Des œuvres de fiction de plus en plus nombreuses (films, dessins animés, jeux vidéos, cédéroms…) présentent des scènes de guerre, de violence… de plus en plus réalistes, de plus en plus sanglantes. On ne peut pas affirmer, avec certitude – et en conscience – que cela n’a aucune influence. Ce qui est inimaginable, c’est que l’horreur de la fiction devienne réalité.
Acte inadmissible. Il porte atteinte aux principes d’organisation de notre société, aux principes de la République. La démocratie locale ne peut s’exercer que dans un espace de liberté. Les séances des conseils municipaux sont des lieux où l’on ne peut admettre que la crainte, ou l’insécurité règnent. Elles sont ouvertes, et doivent être respectées par tous.
En tant qu’élu, j’ai une pensée de solidarité pour les victimes et pour leurs familles. Ce sont des collègues élus locaux. Quelle que soit leur appartenance politique (RPR, UDF, Verts, PS, PC…), tous ont été atteints. Quelles que soient les opinions que nous défendons, nous participons aux mêmes réunions, nous nous intéressons aux mêmes choses, nous débattons des mêmes sujets. Nous avons la preuve que nous sommes exposés aux mêmes risques.
Question. Cet événement va-t-il modifier la vie de votre conseil municipal ?
Bernard MÉRIGOT. La dernière réunion du conseil municipal de Savigny-sur-Orge a eu lieu le 22 mars. La prochaine est prévue pour le 7 mai. Je pense que ce sera l’occasion d’observer une minute de silence à la mémoire des victimes et de leurs familles. Les séances des conseils municipaux doivent continuer à se dérouler en toute sérénité.
LE CONSEIL MUNICIPAL,
LIEU DE VIOLENCE ?
Question. Quels remèdes voyez-vous ?
Bernard MÉRIGOT. On peut observer aujourd’hui une banalisation d’actes de violence physique à l’égard d’enseignants, de conducteurs de bus, de fonctionnaires, de pompiers…
Les élus locaux – et les services municipaux – deviennent de plus en plus, aux yeux de certaines personnes qui n’obtiennent pas la satisfaction immédiate de ce qu’ils demandent, les uniques responsables de leur malheur.
Peut-être n’a-t-on pas pris conscience, dans notre société d’aujourd’hui, de la disparition d’un certain nombre de médiateurs naturels qui existaient dans les sociétés traditionnelles ?
Peut-être ne rappelle-t-on pas assez que la vie locale n’est pas possible sans la coopération de tous les habitants, sans les contributions des associations ?
Peut-être faut-il mieux expliquer le fonctionnement, sans cesse complexifié, sans cesse caricaturé par les médias, de nos institutions ?
Peut-être faut-il rappeler davantage qu’il existe un intérêt collectif – celui de la chose publique – qui dépasse les intérêts individuels ?
Les mairies ne sont pas les seules à être dépositaires de l’intérêt collectif. D’autres institutions le défendent. Mais elles sont les plus proches des citoyens. Les plus personnalisées. Les plus exposées.
RÉFÉRENCES
MÉRIGOT Bernard, «Passage à l’acte au conseil municipal de Nanterre».
Le jeudi 28 mars 2002 se tient à la Bibliothèque-Médiathèque André Malraux de Savigny-sur-Orge une exposition d’élèves de classes de cours moyen 2e année de la commune sur le thème de « La seconde vie de nos déchets ». Bernard Mérigot, maire-adjoint, y représente le député-maire Jean MARSAUDON. La tragédie de Nanterre vient d’avoir lieu dans la nuit. Vincent DEBY, journaliste du journal Le Républicain de l’Essonne, l’interroge en tant qu’élu municipal.
COMMENTAIRE du 4 avril 2002

RÉFÉRENCES
Le Républicain de l’Essonne, 4 avril 2002, p. 20.
COMMENTAIRE du 9 avril 2002
L’article publié par Le Républicain reprend de façon très raccourcie les réponses de Bernard MÉRIGOT. Il ne donne qu’un aperçu de ses propos. Il adresse, en date du 9 avril un courrier a tous les membres du conseil municipal de Savigny-sur-Orge ainsi qu’aux associations de la commune.
COMMENTAIRE du 18 novembre 2003
« La violence et l’insécurité dans lesquelles nous vivons – aussi exploitées qu’elles puissent être fantasmatiquement, voire manipulées de manière délibérée – relèvent avant tout d’une question de narcissisme, et sont le fait d’un processus de perte d’individuation. Il s’agit de narcissisme au sens où un homme comme Richard Durn, assassin d’un nous – assassiner un conseil municipal, représentation officielle d’un nous, c’est assassiner un nous – souffrait terriblement de ne pas exister, de ne pas avoir, disait-il, le « sentiment d’exister » : lorsqu’il tentait de se voir dans une glace, il n rencontrait qu’un immense néant. C’est ce qu’a révélé la publication d son journal intime par Le Monde. Durn y affirme qu’il a besoin de « faire du mal pour, au moins une fois dans [sa] vie, avoir le sentiment d’exister ». Richard Durn souffre d’une privation structurelle de ses capacités narcissiques primordiales.
J’appelle « narcissisme primordial » cette structure de la psychè qui est indispensable à son fonctionnement, cette part d’amour de soi qui peut devenir parfois pathologique, mais sans laquelle aucune capacité d’amour quelle qu’elle soit ne serait possible. Freud parle de narcissisme primaire, mais cette expression ne correspond pas tout à fait à ce dont je parle : elle désigne l’amour de soi infantile, une époque précoce de la sexualité. Freud parle aussi de narcissisme secondaire, ce qui survient à l’âge adulte, mais il ne s’agit encore pas de ce que je nomme le narcissisme primordial, qui est sans doute plus proche de ce que Lacan désigne dans son analyse du « stade du miroir ». Il y a un narcissisme primordial aussi bien du je que du nous : pour que le narcissisme de mon je puisse fonctionner, il faut qu’il puisse se projeter dans le narcissisme d’un nous.
Richard Durn, n’arrivant pas à élaborer son narcissisme, voyait dans le conseil municipal la réalité d’une altérité qui le faisait souffrir, qui ne lui renvoyait aucune image, et il l’a massacrée. »
RÉFÉRENCES
STIEGLER Bernard, Aimer, s’aimer, nous aimer, Galilée 2003.
COMMENTAIRE du 29 mars 2012
Le sommeil de la raison engendre les monstres.
« On entend dire, après l’effroyable affaire Merah, que le monstrueux ne connaît pas d’explications. C’est ce qu’a soutenu le rabbin Gilles Bernheim dans Libération, et c’est ce qu’a redit Henri Guaino sur France Culture. Leibniz soutenait au contraire que la conception rationnelle du monde consiste à poser que toute chose a sa raison, c’est-à-dire sa cause – y compris les choses les plus déraisonnables, folles et meurtrières.
Comme le savait Goya, c’est le sommeil de la raison qui engendre les monstres, et c’est encore plus vrai dans le monde contemporain que caractérise l’hyperpuissance des moyens – revolvers 11.43, webcams, médias de masse, robots financiers – et l’impuissance des fins, c’est-à-dire leur perte, qui, faisant perdre aussi la raison, favorise les passages à l’acte en tous genres que provoque une constante excitation de la pulsion de destruction dans un monde devenu lui-même intrinsèquement et tragiquement pulsionnel.
Il y a évidemment un lien entre les massacres commis par Richard Durn (Nanterre, 2002), Anders Breivik (Oslo et l’île d’Utoya, 2011) et Mohamed Merah, et il est très dommageable de ne pas vouloir en entendre parler quand on prétend exercer des responsabilités publiques et civiles.
Nous vivons dans des Cités à la dérive (Seuil, 1971) – livre de Stratis Tsirkas – hantées par d’innombrables individus à la dérive, dont certains passent à l’acte meurtrier sur des fonds transgressifs variés : insultes, viols, violences, désinhibitions, mensonges d’État, tromperies de toutes sortes.»
RÉFÉRENCES
STIEGLER Bernard, « Ces abominables tueries peuvent s’expliquer par la dérive de nos sociétés », Le Monde, 29 mars 2012.
Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info/ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique