L’ambition de la 9e édition de la Global Conférence des Ateliers de la Terre est de fournir les clés de compréhension pour repenser le « vivre-ensemble ». A cette occasion, des « planetworkers » viendront échanger et proposer leurs solutions sur différents enjeux majeurs permettant d’imaginer un nouveau projet de société autour de trois questions : Quelles valeurs pour fonder un nouveau projet de société ? Quelle économie pour refonder la société (nouveaux modèles, nouvelles solidarités…) ? Quels choix et quelles actions ? (Synthèses des travaux et recommandations).
Global Conférence est un laboratoire qui regroupe un ensemble de parties-prenantes impliquées dans l’élaboration d’un nouveau modèle de développement. Elle est fondée sur un dialogue entre des acteurs d’horizons divers, mais aussi sur le partage de bonnes pratiques et la valorisation de solutions concrètes et innovantes, constituant un lieu d’échanges et de savoirs.
LA FIN D’UN MODE DE DÉVELOPPEMENT
OU LA FIN D’UN MONDE ?
Partout dans le monde un certain nombre de mouvements sociaux, de tendances politiques, géopolitiques et économiques, laissent présager de la fin d’un mode de développement et de la remise en question d’un mode de vie et de consommation devenus insoutenables.
ACCEPTABLE OU PAS ACCEPTABLE ?
Dans le même temps, de nouveaux projets de société émergent aux quatre coins du globe, redéfinissant le rapport entre l’homme et la nature, inventant de nouveaux modèles économiques et imaginant un nouvel ordre social basé sur de nouvelles valeurs. Comment la société peut-elle se positionner sur ce qu’elle est prête à accepter et ne pas accepter ? Comment définir ensemble un nouveau projet de société plus respectueux de l’homme et de l’environnement, sans pour autant faire table rase du passé ?
Choisir ce qui est acceptable ou non est essentiel pour avancer. Mais ce n’est qu’un point de départ. On crée un projet de société en proposant des idées, des valeurs, des concepts, des principes et en définissant un idéal à atteindre. Il faut donc dans un premier temps identifier ce que l’on ne veut pas, pour ensuite élaborer un idéal commun, qui comporte bien sur une dimension utopique, synonyme d’espoir, de rêve et d’enchantement. Sans une part d’utopie, on ne peut trouver la force et les convictions nécessaires à la création d’un nouveau modèle sociétal.
DÉNONCER OU PROPOSER ?
En s’arrêtant à la première étape, nous n’arrivons qu’au milieu du chemin. Il est d’ailleurs bien plus facile de dénoncer et de stigmatiser, que de proposer, d’innover et de créer. Pour imaginer un renouveau du vivre-ensemble, nous ne pouvons nous contenter d’être juge de l’histoire, mais devons aussi devenir les bâtisseurs d’un futur meilleur. Là est le temps du choix.
Le programme comprend trois séances plénières et dix séances de « focus ».
D’autres formats de discussion ont lieu comme : « Best Practice Corners », Faces-à-Faces, « Garden Talks », Témoignages, « Business Innovation Place » …
Mercredi 4 juin 2014
Séance plénière 1. « Quelles valeurs pour fonder un nouveau projet de société ? »
La multiplication des crises que nous traversons actuellement, économique, financière, sociale, environnementale et politique, se traduit également par une crise des valeurs qui avaient fondé nos sociétés. Celles-ci connaissent des transformations importantes, certaines d’entre-elles étant même profondément remises en question. Un nouveau projet de société nécessite d’identifier, de promouvoir ou de réhabiliter certaines valeurs partagées qui fonderont le nouveau contrat social. Quelles sont donc ces valeurs que nous devrons placer au cœur d’un nouvel idéal commun ?
Focus 1. « L’économie collaborative supplée-t-elle l’économie traditionnelle ou la transforme-t-elle ? »
L’économie collaborative, nouveau modèle économique dans lequel l’usage prédomine sur la propriété, permet aux consommateurs de louer, vendre, échanger, ou donner des biens directement à d’autres consommateurs. En pleine croissance depuis quelques années, ce nouveau pan de l’économie doit son explosion à l’essor d’Internet et des places de marchés « peer-to-peer », mais aussi au développement des systèmes de réputation numérique. Covoiturage, « crowdfunding » et « couchsurfing », ne sont que les exemples les plus célèbres de ces nouvelles pratiques. Incarnée par le succès rapide de certaines entreprises pionnières, l’économie collaborative est aujourd’hui un véritable mouvement de fond qui transforme peu à peu nos modes de consommation. Alors l’économie collaborative remet-elle vraiment en question l’économie traditionnelle ? Risque-t-elle un jour de la faire disparaître ?
Focus 2. « Les entreprises détiennent-elles la clé des négociations climatiques internationales ? »
Malgré les différents sommets internationaux, aucun traité contraignant n’existe à ce jour pour forcer les États à s’engager dans la lutte contre le réchauffement climatique. Malgré quelques légères avancées, le plus dur reste à faire pour obtenir un accord global et engageant pour la première fois tous les États du Monde. Ces négociations internationales, s’inscrivant dans le cadre du Protocole de Kyoto, ne concernent que les États souverains, excluant de facto des négociations d’autres types d’acteurs issus de la société civile. Est-ce à dire que ces autres acteurs n’ont pas voie au chapitre et qu’ils n’ont aucun pouvoir d’influence sur les gouvernements des pays dont ils sont issus ? Quel est le véritable rôle des multinationales dans les négociations climatiques internationales ? Ont-elles le pouvoir de bloquer ou de débloquer ces négociations ? Comment faire des entreprises un atout pour la réussite des négociations ?
Focus 3. « Quelles nouvelles politiques de l’eau choisir ? »
La politique de l’eau doit permettre de répondre à un certain nombre d’enjeux autour de cette ressource vitale : l’accès à l’eau potable et à l’assainissement pour tous, la prévention des risques, la préservation de la ressource et des milieux aquatiques, la prévention des pollutions et le développement des activités liées à l’eau (industrie, agriculture, transport, loisirs…). Mais pour mettre en place une gestion de l’eau efficace, aussi bien au niveau de la ressource que du service, dans un contexte marqué par les préoccupations sanitaires croissantes des populations, il est essentiel d’élaborer une gouvernance adaptée aux particularités de chaque situation, en y impliquant à la fois les autorités locales, les opérateurs et les usagers. Alors comment répartir les responsabilités entre ces différentes parties-prenantes et comment définir les rôles de chacun ?
Focus 4. « Peut-on imaginer un nouveau projet de société sans repenser le rôle de l’éducation ? »
L’éducation joue un rôle essentiel dans la transmission des valeurs communes et la formation des citoyens. En plus de compter parmi les premières instances de socialisation après la famille, l’école et le monde de l’enseignement contribuent à structurer l’esprit critique des citoyens et doivent leur apporter les connaissances qui leur permettront de comprendre leur monde, pour mieux s’y intégrer et le faire évoluer. Vecteurs incontournables pour faire émerger un nouveau projet de société et renouveler le vivre-ensemble, le système éducatif comme les contenus pédagogiques ne sont cependant pas adaptés aux enjeux de notre temps et ne donnent plus les clés permettant d’imaginer un nouveau modèle sociétal. Repenser le rôle de l’éducation et la replacer au cœur du nouveau contrat social devient donc indispensable. Dans quelle direction faut-il faire évoluer les programmes et les systèmes éducatifs des différents pays et quelle place donner à l’éducation dans l’élaboration d’une nouvelle société ?
Jeudi 5 juin 2014
Focus 5. « Jusqu’où la parole citoyenne a-t-elle un impact à l’heure du glocal ? »
À l’heure où la mondialisation transforme notre relation à l’espace, et où internet et les réseaux sociaux sont devenus des vecteurs de communication instantanée et planétaire, on voit peu à peu émerger de nouvelles formes de mobilisations citoyennes. Que l’on pense aux diverses campagnes de pétitions numériques ou encore aux actions de groupe, on constate un renouveau de la parole citoyenne, aussi bien au niveau local que global.
Mais ces nouvelles formes de mobilisation citoyennes ont-elles réellement un impact lorsqu’il s’agit de faire évoluer différentes politiques et leur mise en œuvre ? La parole citoyenne est-elle véritablement un facteur de changement ? Comment l’expression de la société civile peut-elle être à l’origine d’un nouveau projet de société ?
Focus 6. « Nucléaire et gaz de schiste : quelle part d’incertitude pouvons-nous accepter ? »
Trois ans après la catastrophe qui a frappé le Japon, la situation n’est pas encore rétablie dans la centrale de Fukushima, rappelant avec force les risques de long terme liés à un accident nucléaire. Malgré l’ambition de certains gouvernement de mettre en œuvre une transition énergétique pour favoriser une sortie progressive du nucléaire et diminuer notre recours aux énergies fossiles, les choses n’avancent que très lentement. Dans le même temps, la révolution des hydrocarbures de schiste pousse certains États à s’intéresser à cette ressource fossile, dont les techniques d’extraction sont fortement contestées et dont les coûts ne sont pas totalement maîtrisés. Inventer un nouveau projet de société implique de repenser notre rapport aux ressources naturelles et de transformer nos modèles d’approvisionnement et de consommation énergétiques. Le risque zéro n’existant pas, quelle part d’incertitude pouvons-nous accepter dans l’élaboration de ces nouveaux modèles énergétiques ?
Focus 7. « Comment mettre en place une politique d’économie circulaire réaliste et efficace ? »
L’économie circulaire, démarche économique promouvant un système industriel sobre en carbone, en énergie et en ressources naturelles basé sur l’éco-conception et le recyclage, est aujourd’hui présentée comme une solution concrète en réponse à certains défis du développement durable. Si de plus en plus d’acteurs se réclament de ce modèle, on peut néanmoins se demander s’il est possible de mettre en place une véritable politique industrielle axée sur les principes de l’économie circulaire. Comment mettre en place une dynamique d’économie circulaire efficace ? A quelle échelle peut-on mettre en place une politique réaliste d’économie circulaire ? Quels sont les leviers pour faire de ce modèle une réalité sur nos territoires ?
Focus Spécial. « Économie Numérique dans les pays émergents : accélérateur de croissance et/ou de la fracture numérique sud/nord ? »
L’économie numérique est en plein essor dans les pays émergents et ouvre une voie nouvelle pour la croissance et l’entrepreneuriat dans ces pays. Les secteurs dans lesquels internet aura un impact décisif sont les services financiers (paiement mobile), l’éducation (e-learning, e-training, Open University, MOOC…), la santé, le commerce et l’agriculture. Cet essor de l’économie numérique va modifier rapidement et profondément les sociétés des pays émergents. S’appuyant sur les NTIC, une nouvelle économie est donc en train de se construire, tirée par les besoins sociaux et les contraintes environnementales, génératrices d’opportunités pour le développement massif de services, mais aussi d’inégalités en termes d’accès et de maitrise des outils. Alors comment faire pour que cet essor de l’économie numérique profite à tous ? Cette émergence de l’économie numérique peut-elle être génératrice d’une croissance durable tout en permettant de réduire la fracture numérique sud-nord ?
Focus 8. « Mettre fin au gaspillage alimentaire permettra-t-il de nourrir le monde ? »
Chaque année, plus d’1,3 milliards de tonnes de nourriture sont gaspillés dans le monde, soit près d’un tiers de la production globale de denrées alimentaires dédiées à la consommation. Si ce phénomène touche indéniablement les pays développés (standardisation des produits, dépassement des dates de péremption, non-utilisation de la totalité des aliments), il touche également des pays émergents ou en voie de développement, dans lesquels le problème de la faim et de la sécurité alimentaire n’est pas encore réglé. Dans ces cas, il s’agit bien souvent d’un manque d’infrastructures (systèmes de refroidissement et/ou de conditionnement), empêchant la rencontre entre l’offre et la demande. Face à ce constat, de plus en plus d’acteurs se mobilisent pour lutter contre le gaspillage alimentaire, à la fois pour s’éloigner d’un modèle intensif de production agricole, mais aussi pour permettre aux plus démunis d’accéder à l’alimentation. Alors mettre fin au gaspillage alimentaire pourra-t-il permettre de nourrir tous les habitants de notre planète ? Où alors la lutte contre le gaspillage doit-elle être couplée avec une nouvelle révolution agricole.
Focus 9. « La place de la science dans la société : que signifie le progrès aujourd’hui ? »
Depuis l’avènement de la Révolution industrielle, nos sociétés ont placé tous leurs espoirs dans la science comme facteur de développement économique, social et humain. Les progrès réalisés depuis cette époque ont permis une incroyable amélioration des conditions de vie de la population. Cela a également permis l’essor de la société de consommation et a considérablement transformé les modes vie, contribuant ainsi à sacraliser le progrès scientifique. Mais aujourd’hui, un certain nombre d’innovations scientifiques et technologiques sont questionnées. C’est le cas pour les OGM, les nanotechnologies, les ondes téléphoniques ou encore certaines substances chimiques largement utilisées dans l’industrie. Dans une période marquée par l’incertitude liée à certaines innovations, la science est-elle perçue comme une menace ou comme un facteur de progrès pour le développement durable de nos sociétés ?
Séance Plénière 2. « Quelle économie pour refonder la société ? Nouveaux modèles économiques et nouvelles solidarités. »
La crise que nous traversons questionne la croissance qui avait été érigée en modèle de développement depuis l’avènement de la Révolution Industrielle. La crise économique, devenue sociale et environnementale, devient aussi une crise de sens et de valeurs. Pour refonder la société et élaborer un nouveau modèle de vivre-ensemble, il est impératif de repenser la place de l’économie et donc de l’homme dans la société. De nouveaux modèles économiques connaissent aujourd’hui un essor remarquable et ont le potentiel pour transformer durablement notre relation à l’économie, en sacralisant de nouvelles valeurs de partage, de solidarité et de responsabilité. Ces nouveaux modèles participant à l’émergence d’une nouvelle économie peuvent-ils nous aider à refonder la société ?
Clôture. Séance Plénière 3. « Du choix aux actions » : Synthèse des travaux et recommandations.
RÉFÉRENCES
FORUM INTERNATIONAL POUR UN DÉVELOPPEMENT DURABLE, « Des idées neuves pour un nouveau monde », Global Conférence 2014 placée sous le haut patronage de Monsieur François HOLLANDE, Président de la République, Fontevraud, 4-5 juin 2014. http://www.planetworkshops.org/fr/index.html?utm_source=cdurable.info
La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°94, lundi 2 juin 2014
Mention du présent article http ://www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819 Dépôt légal du numérique, BNF 2014
DÉCODAGE
CONTEXTE. La seconde moitié du XXème siècle a vu apparaître un nouveau concept, celui de mondialisation. Il désigne un nouveau mode de relation entre les cultures. Quelle sont les conséquences culturelles de la globalisation? Quels outils conceptuels permettent de l’analyser ?
ENJEUX. Trois questions peuvent-être posées sur les effets de la mondialisation :
LA MONDIALISATION :
PENSER L’INTERDÉPENDANCE
Le terme de mondialisation désigne le processus historique par lequel les individus, les activités humaines et les structures politiques voient leurs échanges matériels autant qu’immatériels s’accroître à l’échelle de la planète, entraînant comme conséquence une plus grande interdépendance mutuelle. Elle concerne les échanges de biens, de main-d’œuvre, d’informations, de connaissances.
En français, le verbe « mondialiser » est attesté dès 1928. À l’époque de la Guerre froide, le terme « mondialisation » est cité en 1959 dans le journal anglais The Economist, puis dans le quotidien français Le Monde. Il désigne l’accroissement des échanges commerciaux de biens, de services, de main-d’œuvre, de technologie et de capital à l’échelle internationale. Selon Robert Boyer, la globalisation/mondialisation trouve son origine dans la littérature consacrée aux firmes multinationales et désigne d’abord un phénomène limité, une mondialisation de la demande dans les années 1960. Le terme semble tomber dans l’oubli pour réapparaitre au cours des années 1980-1990 pour occuper une place majeure dans le débat public.
En anglais et en américain, le premier terme qui est utilisé est celui de « globalization ». Il recouvre le même sens qu’en français.
GLOBALISATION OU MONDIALISATION ?
La distinction entre ces deux termes « mondialisation » et « globalisation » est propre à la langue française. D’un point de vue étymologique, « monde » (du latin mundus : univers) et « globe » (du latin globus : en tous sens), ont des sens voisins dans leur emploi initial. Puis, une distinction s’est opérée :
« globalisation » a une portée restreinte. Elle désigne l’extension supposée du raisonnement économique à toutes les activités humaines et évoque sa limitation au globe terrestre.
« mondialisation » a une portée plus large. Elle désigne l’extension planétaire des échanges culturels, politiques, économiques ou autres. L’expression « monde » prend des sens divers : celui d’une culture (le monde chinois), d’un espace virtuel construit sur un imaginaire (la mondialisation financière), une problématique (environnement, biodiversité, changement climatique).
LES EFFETS DE LA GLOBALISATION
Pour Pierre-André TAGUIEFF, la globalisation constitue un processus planétaire complexe. On peut relever qu’elle :
FLUIDIFICATION ET LIQUÉFACTION
Il note que « certains théoriciens postmodernes voient dans le globalisation un processus global de « fluidification », voire de « liquéfaction » affectant toutes les formes sociales réputées « stables », toutes les entités culturelles jusque-là perçues comme « solides » (Bauman, 2004, 2006, 2007). Le discours d’éloge de la globalisation ou de la mondialisation, oublie l’anxiété croissante provoquée par la dissolution des formes sociales et des spécificités nationales. Elle met au premier plan des caractéristiques supposées positives, qui semblent s’opposer au rejet des mélanges raciaux, à la réification des identités collectives, à la fermeture aux échanges entre cultures, au « dialogue des civilisations ».
L’HYBRIDATION, UNE ILLUSION THÉORIQUE ?
Cette évaluation positive des phénomènes de syncrétisme culturel est accentuée chez les théoriciens de la globalisation qui ont recours à la métaphore de l’« hybridité », de l’« hybridation » ou du « métissage » (Clifford, 1994 ; Pieterse, 1995 ; Werbner, 2004). L’idée paraît simple : la globalisation étant une « hybridation », elle serait elle-même un mécanisme antiraciste, en ce qu’elle tendrait à faire disparaître la hantise du métissage qui forme le noyau dur de la pensée raciste moderne, en même temps qu’elle effacerait les entités ethno-raciales érigées en absolus ou en essences a-temporelles. Elle ferait passer d’un régime de pensée essentialiste privilégiant les entités fixes et homogènes à un nouveau régime de pensée accueillant l’instabilité et l’hétérogénéité (Laplantine et Nouss, 1997 et 2001). Puissant dissolvant des identités substantielles, elle permettrait d’échapper à la surdité mutuelle des cultures, aux chocs et aux heurts inter-civilisationnels qui paraissaient inévitables, ainsi qu’à la guerre des mondes culturels.
MÉTISSAGE
Pour lui « l’extension métaphorique des termes de métissage et d’hybridation au domaine des phénomènes culturels caractérisés par les contacts, les échanges et les emprunts culturels est devenue banale ». Les théoriciens du métissage culturel (cultural hybridization) se sont multipliés dans les centres de recherche et les universités. À l’ère du « réseau » planétaire, de la « mixité », de la rencontre ou du « croisement » des cultures (« en mouvement », ou « migrantes »), il va de soi de recourir aux métaphores : « mélange des couleurs » ou « métissage », rime avec « tissage » (Bellavance, 2001), au retissage des « races », des « ethnies » et des « cultures » pour fabriquer une « humanité métissée » ?
ACCULTURATION
Chez les sociologues et les anthropologues, on parlait naguère d’« acculturation » (Redfield, Linton et Herskovits, 1936 ; Herskovits, 1938 ; Linton, 1940), puis d’interpénétrations et d’entrecroisements de civilisations différentes (Bastide, 1960 et 1970). Certains auteurs se sont efforcés de penser ensemble les différentes figures de la rencontre des identités collectives, les relations interethniques et les phénomènes d’acculturation (Abou, 1986). Étudier l’immigration, par exemple, implique d’analyser d’un point de vue sociologique, le « bricolage culturel » auquel donnent lieu les contacts entre les populations immigrées et les sociétés d’accueil, et qui se réalise comme une « acculturation limitée » (Schnapper, 1986, pp. 148-151).
CROISEMENT DES CULTURES
OU CROISEMENT DES TERRITOIRES ?
D’autres auteurs, écrivains ou spécialistes de sciences sociales, célèbrent le « croisement des cultures », défini comme l’ensemble des « formes que prennent la rencontre, l’interaction, le mélange de deux sociétés particulières » (Todorov, 1986, p. 5). En 1978, Michel Foucault concevait la « philosophie de l’avenir » comme le résultat possible de ces « rencontres » et de ces entrecroisements : « Si une philosophie de l’avenir existe, elle doit naître en dehors de l’Europe ou bien elle doit naître en conséquence de rencontres et de percussions entre l’Europe et la non-Europe. » (Foucault, 1994, pp. 622-623 ; Carrette, 1999, p. 113).
RÉFÉRENCES
TAGUIEFF Pierre-André, « Une nouvelle illusion théorique dans les sciences sociales : la globalisation comme « hybridation » ou « métissage culturel », L’Observatoire du communautarisme, www.luette.free.fr, 12 décembre 2009. Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS, Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris.
La Lettre de Mieux Aborder L’Avenir, 29 avril 2013
Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info/ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2013
CONTEXTE. La démondialisation est apparue dans le débat politique français à la veille des élections présidentielles de 2012. Arnaud Montebourg, candidat à la primaire socialiste, lui a consacré un chapitre entier dans son livre programme (1).
ENJEUX. Nombreux sont les hommes politiques qui ont déclaré – un peu vite, et en ignorant l’histoire de ce concept économique et politique majeur – que « la démondialisation est impossible ». Alors qu’il s’agit d’une notion importante – « incontournable », comme ont dit – qui doit être étudiée dans le contexte de la théorie économique. Elle dépasse les traditionnels politiques clivages gauche/droite.
QU’EST-CE QUE LA DÉMONDIALISATION ?
La démondialisation est une théorie, en construction, qui propose une nouvelle organisation de l’économie mondiale.
WALDEN BELLO : DANS LA LIGNE DE KEYNES
La paternité du terme de « démondialisation » est attribuée au célèbre penseur philippin Walden BELLO qui développe ce concept dans son ouvrage Deglobalization, ideas for a New World Economy (2). Selon lui, « la mondialisation néolibérale, née dans les années 1980, porte préjudice aux économies des pays du sud qui se basent sur les seules exportations sans développer leur marché intérieur. » Globalement, la démondialisation s’inscrit dans un courant de pensée hostile à une interdépendance trop forte des économies, déjà critiquée par KEYNES.
« LA FINANCE EST UNE PRIORITÉ NATIONALE »
John Maynard KEYNES écrit : « Je sympathise (…) avec ceux qui souhaiteraient réduire au minimum l’interdépendance entre les pays plutôt qu’avec ceux qui souhaiteraient la porter à son maximum. Les idées, la connaissance, l’art, l’hospitalité, les voyages : ce sont là des choses qui, par nature, doivent être internationales. Mais produisons les marchandises chez nous, chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout, faisons en sorte que la finance soit une priorité nationale » (3).
LA DÉMONDIALISATION EST UN MODÈLE ALTERNATIF
Pour Walden BELLO, la démondialisation n’est pas un retrait de la communauté mondiale mais un modèle alternatif à celui de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). « Il s’agit de réorienter les économies, de la priorité à la production pour l’exportation, à celle pour la production destinée aux marchés locaux ».
La démondialisation serait également favorable aux pays du Nord, en proie au dumping social. En effet, aujourd’hui, la dérèglementation des échanges et de la finance conduisent :
La démondialisation, loin des caricatures politiques, est une affaire sérieuse.
Bernard MÉRIGOT
RÉFÉRENCES
1. MONTEBOURG Arnaud, Votez pour la démondialisation, Flammarion, 2011, Préface d’Emmanuel TODD.
Globalement, Arnaud MONTEBOURG se dit en faveur d’un protectionnisme européen assumé, modulé selon des critères sociaux et environnementaux, et d’une mise sous tutelle du système bancaire.
2. BELLO Walden, Deglobalization, ideas for a New World Economy, Londres et New-York, 2002.
2. BELLO Walden, Démondialisation. Idées pour une nouvelle économie mondiale, Éditions du Rocher, 2011.
3. John Maynard KEYNES (1883-1946)
KEYNES John Maynard, « National Self-Sufficiency », The Yale Review, vol. 22, juin 1933, p. 755-769.
KEYNES John Maynard, « De l’autosuffisance nationale », L’Économie politique, n°31, juillet 2006. Traduction de Marc Moussli, p. 7-18.